Comment le désastre Luce a pu se produire ?

Dernière modification : 03/06/2026 -  1

Ferrari n'a pas simplement présenté une voiture électrique avec la Luce, elle a présenté une sorte de malaise roulant, un objet qu'on regarde avec cette petite gêne que l'on ressent quand quelqu'un arrive très sûr de lui avec une idée franchement ratée. Ce n'est pas seulement une question de goût, car une Ferrari peut être étrange, agressive, provocante, même un peu difficile au premier regard. Mais là, le problème est plus profond. La Luce donne l'impression d'une voiture validée par des gens qui n'ont plus osé dire non, comme si le prestige du projet avait fini par anesthésier le discernement de la direction. Et chez Ferrari, c'est quand même embêtant, car le minimum syndical devrait être de savoir reconnaître une Ferrari quand on en dessine une.


Le Youtuber Laurent Schmidt nous corrige en direct la Luce, et le résultat est pas mal du tout ...

Le pari Jony Ive, ou l'illusion du génie universel

Il faut revenir à l'origine de cette histoire, car elle explique probablement une bonne partie du naufrage. Ferrari a noué une collaboration avec LoveFrom, le studio de Jony Ive et Marc Newson, dans le cadre d'un partenariat créatif annoncé avec Exor. Jony Ive, c'est évidemment un nom énorme, l'homme associé à Apple, à l'iPhone, à ces objets froids, purs, presque religieux, que la Silicon Valley a réussi à vendre comme des talismans modernes. En gros, Ferrari s'est dit qu'un designer capable de rendre un téléphone désirable pouvait peut-être rendre désirable une Ferrari électrique. Sauf qu'une Ferrari n'est pas un iPhone avec quatre roues, et c'est peut-être là que Maranello s'est fait piéger par une idée assez paresseuse, mais très chic dans une présentation de comité stratégique. De plus, dessiner une voiture ne semble pas nécessiter les mêmes compétences que celles d'un téléphone (qui se limite fonalement à être un rectangle aux angles arrondis, on a vu plus difficile comme design à produire ! Il se peut même que j'eusse les compétences pour pouvoir m'occuper de l'Iphone ... ).

Une carte blanche qui devient rouge

Le point central est surtout là. Ferrari semble avoir donné une très grande liberté à Jony Ive sur la Luce, et c'est une prise de risque presque incompréhensible quand on parle d'une marque dont le style fait partie de la valeur même du produit. Une Ferrari ne se vend pas seulement parce qu'elle accélère fort ou parce qu'elle porte un cheval cabré sur le capot, elle se vend aussi parce qu'elle impose une silhouette, une tension, une élégance, bref une présence que peu de marques savent produire. De ce fait, confier cet élément à quelqu'un d'extérieur, même prestigieux, revient à sous-traiter une partie de son propre visage. Et quand on sous-traite son visage, il ne faut pas s'étonner si l'on se réveille avec une tête que personne n'ose regarder.

C'est pour ça que cette carte blanche ressemblait presque à une roulette russe. Si Jony Ive réussissait, Ferrari pouvait raconter une belle histoire, celle d'un regard neuf capable d'ouvrir l'ère électrique sans trahir Maranello. Mais s'il se trompait, le risque devenait dramatique, car ce n'était pas un détail secondaire qui pouvait être corrigé discrètement au restylage suivant. C'était le design complet d'une Ferrari, donc l'une des choses les plus exposées, les plus visibles et les plus symboliques de la marque. En gros, Ferrari a confié à un designer extérieur une responsabilité qu'elle aurait dû garder sous contrôle permanent. Hélas, avec la Luce, on a plutôt l'impression que la marque a joué, que Jony Ive a tiré, et que la balle était dans la chambre.

Les contraintes ont peut-être tenu le crayon

Ce qui frappe avec la Luce, c'est qu'elle ne semble pas avoir été conçue pour être belle. Au contraire, elle donne plutôt l'impression d'une voiture dessinée par ses contraintes techniques, comme si la batterie, l'aérodynamique, l'habitabilité, le poids et les volumes imposés avaient progressivement pris le dessus sur le style. En effet, une voiture électrique de ce genre impose des choix compliqués, car il faut loger beaucoup de masse, gérer les flux d'air, conserver une autonomie correcte et offrir une architecture utilisable sans finir avec un objet totalement absurde. Mais c'est justement là qu'un grand designer doit montrer son talent. Son travail n'est pas de subir le cahier des charges comme un pauvre technicien débordé, mais de transformer la contrainte en beauté. Hélas, avec la Luce, on a plutôt l'impression que la technique a dicté la forme, et que Jony Ive n'a pas réussi à reprendre le pouvoir.

Designer une tablette ne prépare pas forcément à dessiner une voiture

Avouons quand même que le design d'une tablette, d'un téléphone ou d'un ordinateur n'a pas grand-chose à voir avec celui d'une voiture. Dans un cas, on travaille surtout sur un objet assez simple dans ses volumes, avec une grande surface noire, des arêtes, des matières, quelques boutons et une recherche de pureté qui peut facilement devenir séduisante si elle est bien exécutée. Dans l'autre, on doit composer avec une carrosserie entière, des proportions, des porte-à-faux, une hauteur de caisse, des passages de roues, des entrées d'air, des vitrages, une poupe, un regard, une posture générale et mille lignes qui doivent fonctionner ensemble. En gros, dessiner une voiture est un exercice beaucoup plus complexe que dessiner un écran entouré d'une belle coque.

C'est pour ça que le passage de Jony Ive vers Ferrari était tout sauf évident. Une voiture ne charme pas avec les mêmes codes qu'un produit Apple, car elle ne se contente pas d'être propre, lisse, bien assemblée et agréable à manipuler. Elle doit provoquer une émotion plus physique, plus immédiate, presque plus animale, surtout quand elle porte un blason comme Ferrari. Et dans le cas de la Luce, on a justement l'impression que cette complexité a été mal digérée, comme si les contraintes techniques avaient pris le dessus pendant que le dessin essayait vaguement de sauver les meubles. Hélas, faire une belle tablette et faire une belle Ferrari, ce n'est pas le même sport. D'un côté on polit un objet, de l'autre on sculpte une machine, et visiblement Jony Ive n'a pas réussi à passer d'un monde à l'autre sans se prendre les pieds dans la carrosserie.

Pininfarina n'aurait jamais dû sortir de l'histoire

Encore une fois, Ferrari n'aurait jamais dû quitter Pininfarina, et encore moins pour finir par tendre les bras à Jony Ive sur un modèle aussi symbolique. Avec Pininfarina, Ferrari était au sommet, car il y avait une compréhension naturelle entre la ligne et la mécanique. Les voitures n'avaient pas besoin de surjouer, elles savaient être belles, tendues, élégantes, parfois brutales, mais rarement vulgaires. Ensuite, Ferrari a voulu faire seule avec son propre studio de style, et l'on a vu apparaître des modèles plus chargés, plus puérils, plus vulgaires, comme si la marque avait commencé à confondre caractère et agitation visuelle. Puis arrive la Luce, et là on a presque l'impression que la régression devient une chute. Pininfarina donnait une âme aux Ferrari, le studio interne a souvent ajouté du bruit, et Jony Ive semble avoir laissé les contraintes techniques finir le dessin à sa place.

Ferrari a pris le risque, mais Jony Ive porte l'échec

Pour ma part, je ne pense pas qu'il faille dédouaner Ferrari, car c'est bien Maranello qui a ouvert la porte et donné autant de confiance à un regard extérieur. Mais l'échec, lui, me semble retomber d'abord sur Jony Ive. Si l'on vous confie une Ferrari électrique, donc probablement l'un des exercices les plus difficiles de l'histoire récente de la marque, vous devez justement prouver que vous êtes capable de faire mieux que les contraintes. Vous devez absorber le poids, la batterie, les proportions ingrates, l'aérodynamique forcée, puis rendre tout cela désirable. Tout aurait pu fonctionner si Jony Ive avait trouvé une nouvelle grammaire Ferrari, plus électrique, plus moderne, mais encore sensuelle. Hélas, la Luce donne surtout l'impression d'un designer prestigieux qui s'est retrouvé devant un objet compliqué et qui n'a pas su lui donner la grâce nécessaire. Bref, Ferrari a eu tort de lui faire autant confiance, mais Jony Ive semble surtout avoir eu tort de croire qu'il pouvait réinventer Ferrari sans vraiment la sentir.


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