On en parle peu, mais la révolution électrique est probablement le plus grand danger jamais rencontré par les marques de sport. Pas parce qu'elles ne sauront pas s'adapter, mais parce qu'en s'adaptant elles risquent d'y laisser ce qui faisait leur âme. Une sportive électrique, c'est forcément rapide, mais est-ce encore une sportive telle qu'on l'entendait hier ?
Une Ferrari, une Lamborghini ou une Porsche, ce n'était pas seulement des chiffres sur une fiche technique. C'était du bruit, de la vibration, de l'odeur d'essence et de l'huile chaude, bref un théâtre sensoriel complet. Le moteur thermique était à lui seul un personnage, avec sa voix, son caractère, ses faiblesses parfois. L'électrique balaie tout ça d'un revers de main : pas de bruit, pas de montée en régime dramatique, pas d'imperfection charmante. Juste une poussée linéaire et implacable. Brutale, certes, mais impersonnelle.
Ce processus de stérilisation n'a pas commencé avec l'électrique : les turbos, les filtres à particules et les catalyseurs avaient déjà bien entamé le travail. Beaucoup regrettent encore les moteurs atmosphériques hurlants des années 2000, qui offraient un dernier baroud d'honneur avant la grande uniformisation. C'est par exemple pour ça que les clients préféraient largement acquérir une Huracan qu'une F8 Tributo ...
Ce qui tue une voiture de sport, ce n'est pas qu'elle soit lente, mais qu'elle ne soit plus exceptionnelle. Or, l'électrique a rendu la performance ordinaire. Aujourd'hui, un SUV familial coréen peut accélérer plus fort qu'une supercar d'hier. Quand le 0 à 100 km/h sous les 4 secondes devient une donnée de catalogue chez les généralistes, que reste-t-il aux marques de sport pour justifier leur existence ?
Ferrari et Lamborghini avaient bâti leur prestige sur le fait de proposer quelque chose d'inatteignable ailleurs. Mais quand Tesla ou BYD sortent des berlines qui les atomisent au feu rouge, la hiérarchie s'effondre. L'exclusivité mécanique disparaît, et avec elle l'aura des anciennes reines de la route.
Le cas Porsche illustre bien cette fragilité. Longtemps, la marque a réussi un numéro d'équilibriste parfait : une fabrication généraliste pas très éloignée d'Audi ou Volkswagen, mais un prix placé dans le luxe et une image préservée grâce au moteur. Avec l'électrique, cette recette magique explose. Le Taycan est certes une réussite technique, mais en quoi est-il différent d'une grosse berline électrique haut de gamme ? Où est la singularité d'un flat-six rageur ou encore celui d'un V8 ? Sans eux, Porsche devient une marque premium parmi d'autres, diluée dans un marché où les généralistes savent désormais offrir 600 ou 700 chevaux sans transpirer.
C'est sans doute le drame qui attend toutes ces marques : l'identité. Car l'électrique est universel. Un moteur électrique ne fait pas de fausse note, il ne cale pas, il ne s'essouffle pas. Tout le monde peut en produire, tout le monde peut le rendre puissant. Résultat : difficile de créer une différence sensible. Une Tesla, une Lotus, une Porsche ou une Kia électrique se ressemblent dans leur manière d'accélérer. Le design et le marketing deviennent les seuls leviers, mais cela suffit-il à incarner une légende ?
Derrière ce constat, il y a une conséquence logique : l'occasion et les anciennes. Puisque les sportives modernes perdent leur caractère, les passionnés se replient sur les modèles du passé. On l'a déjà vu : mieux vaut une Ferrari 458 Italia atmosphérique qu'une 488 GTB turbo. Demain, il vaudra mieux encore une 911 GT3 RS thermique qu'une Taycan surpuissante mais muette. L'électrification, paradoxalement, redonne une valeur folle aux voitures thermiques anciennes, comme si elles devenaient les derniers témoins d'un monde disparu.
Certains constructeurs tentent de sauver les meubles en créant des sons artificiels dans les haut-parleurs. Mais tout le monde sait que ça sonne faux. Un rugissement synthétique n'a rien à voir avec une vraie montée en régime qui fait vibrer la cage thoracique. Cela amuse deux minutes, mais ça ne remplacera jamais la dimension organique du thermique.
Alors, que vont devenir ces marques ? Probablement des survivantes en quête d'une nouvelle identité. Peut-être miseront-elles sur l'exclusivité du design, sur le luxe extrême, ou sur une expérience globale où la performance brute ne sera plus la clé. Mais le risque est grand : perdre leur substance, devenir des enseignes de mode plus que des mythes automobiles.
En voulant s'adapter, elles se vident peu à peu de ce qui faisait leur force. L'électrique ne tuera pas les marques sportives du jour au lendemain. Mais elle les érodera, les diluera, jusqu'à ce qu'elles ne soient plus que l'ombre d'elles-mêmes.
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