
Il y a quelques jours seulement, je publiais un article dans lequel j'évoquais un risque qui me semble encore très largement sous-estimé, à savoir celui de voir la valeur des voitures thermiques s'effondrer beaucoup plus vite que prévu. Et comme souvent quand on commence à tirer un fil, on finit par tomber sur d'autres personnes qui ont eu exactement le même raisonnement... Je suis ainsi tombé quelques jours plus tard sur une vidéo qui va encore plus loin, puisqu'elle avance qu'une voiture essence ou diesel pourrait en quelque sorte avoir une valeur négative dès 2031. Dit comme ça, je me doute que certains vont lever les yeux au ciel, surtout quand on voit encore aujourd'hui certaines occasions thermiques vendues à des tarifs franchement délirants. Pourtant, le raisonnement développé dans cette vidéo mérite qu'on s'y attarde car il ne repose pas simplement sur l'idée que "l'électrique va remplacer le thermique", ce que tout le monde sait ou presque, mais sur les conséquences économiques que cela pourrait avoir sur le marché de l'occasion.

C'est donc une vidéo que je souhaitais mettre en avant car elle vient finalement appuyer et prolonger ce que j'expliquais dans mon précédent article. Et surtout, elle apporte quelques mécanismes intéressants auxquels on ne pense pas forcément lorsqu'on imagine la fin progressive du thermique. Car le plus important n'est peut-être pas l'interdiction politique du moteur thermique, ni même la date à laquelle les constructeurs arrêteront d'en vendre... Le vrai sujet pourrait être le moment où les particuliers eux-mêmes n'en voudront plus, simplement parce qu'il deviendra économiquement idiot d'en posséder un.
Commençons par préciser ce que signifie cette formule volontairement provocatrice, car il ne s'agit évidemment pas d'imaginer qu'un propriétaire devra donner 5000 euros à quelqu'un pour qu'il accepte de repartir avec sa Clio. La vidéo parle d'une valeur négative en tant que moyen de transport, ce qui est assez différent. Une voiture conservera toujours une valeur en pièces détachées, en matériaux ou éventuellement en collection pour certains modèles, mais une automobile ordinaire pourrait devenir si coûteuse à utiliser qu'elle ne vaudrait presque plus rien pour quelqu'un qui souhaite simplement se déplacer.
Prenons un exemple tout bête. Imaginez qu'on vous offre gratuitement une voiture essence de dix ans, et qu'à côté se trouve une voiture électrique d'occasion proposée pour quelques milliers d'euros. La première est gratuite, donc instinctivement on se dit que c'est la meilleure affaire. Sauf que si elle vous coûte ensuite plusieurs milliers d'euros par an en carburant, entretien et réparations alors que l'électrique coûte beaucoup moins cher à faire rouler, l'auto gratuite peut finalement devenir la plus coûteuse des deux après quelques années. C'est précisément là que le raisonnement commence à devenir intéressant...
Car une voiture ne vaut pas uniquement ce qu'elle coûte à l'achat. Elle vaut aussi ce qu'elle va vous coûter pendant que vous la possédez. Et si le différentiel de coût d'usage devient suffisamment important entre électrique et thermique, il arrivera forcément un moment où il faudra presque brader le thermique pour compenser son handicap.
Il faut toutefois éviter d'imaginer un scénario où toutes les voitures thermiques perdraient soudainement leur valeur un beau lundi matin. Ce genre de basculement fonctionne rarement comme ça. Ce qui risque plutôt de se produire est une lente dégradation de tout ce qui rend aujourd'hui le thermique pratique et rassurant, jusqu'à ce que l'accumulation des petits inconvénients fasse basculer les acheteurs vers autre chose.
La vidéo prend l'exemple de la Norvège, qui est particulièrement intéressant car ce pays se situe plusieurs années devant nous dans la transition électrique. Les voitures électriques y représentaient 98 % des ventes de voitures neuves lors du mois cité dans la vidéo, ce qui signifie que le marché du neuf thermique y est pour ainsi dire terminé. Pourtant, seulement environ 35 % du parc automobile était alors électrique, ce qui montre quelque chose d'important. La disparition des ventes neuves ne signifie pas que le parc thermique disparaît immédiatement, car il faut de nombreuses années pour renouveler toutes les voitures déjà en circulation.
Et c'est justement pendant cette longue période intermédiaire que les choses peuvent devenir assez vicieuses pour les propriétaires de voitures thermiques. Les stations-service continuent d'exister, les garages continuent de travailler dessus et les pièces restent disponibles, mais tout cet écosystème commence progressivement à perdre du volume. La vidéo cite ainsi une station près d'Oslo qui a remplacé une partie de ses pompes par des bornes de recharge. Pris isolément, ça ne paraît pas extraordinaire... Mais répétez ce phénomène sur plusieurs années et dans des milliers de stations, et le thermique commence petit à petit à perdre l'infrastructure qui le rendait si pratique.
C'est là que la Chine devient intéressante à observer, car la transition y est extrêmement rapide. Selon les chiffres repris dans la vidéo, les véhicules dits à énergie nouvelle représentaient 65 % des ventes de voitures particulières sur la période évoquée, tandis que les ventes domestiques de voitures essence avaient chuté de 42 % sur un an au mois de mai cité. Mais ce n'est finalement même pas le neuf qui m'intéresse le plus ici. Le marché de l'occasion commence lui aussi à changer.
Entre janvier et avril, environ 548 000 voitures électriques d'occasion auraient changé de propriétaire, soit une progression de 29 %, tandis que leur valeur de revente augmentait. Au même moment, la vidéo indique que certains véhicules thermiques d'occasion perdaient environ 10 % de valeur par mois, avec des professionnels expliquant que certaines voitures devenaient tout simplement extrêmement difficiles à vendre. Avouons quand même qu'il y a encore quelques années on nous répétait exactement l'inverse, à savoir que l'électrique était invendable d'occasion et que le thermique conserverait toujours mieux sa valeur...
Attention toutefois à ne pas caricaturer les chiffres. La vidéo précise qu'une voiture thermique de trois ans en Chine conserve encore environ 46 % de sa valeur, tandis que l'électrique se situe désormais à un niveau assez proche. On n'en est donc pas encore à des voitures essence abandonnées sur le bord des routes. Ce qui est intéressant est surtout la vitesse à laquelle l'écart entre thermique et électrique s'est réduit, car il était encore très important il y a seulement quelques années.
Il y a surtout un détail qui pourrait changer énormément de choses dans les années qui viennent. Alors que l'électrique représente désormais une très grosse part des ventes de voitures neuves en Chine, il ne constitue encore qu'une petite fraction du marché de l'occasion, moins de 9 % selon la vidéo. C'est assez logique puisque les énormes volumes de voitures électriques vendus récemment sont encore relativement jeunes et ne sont donc pas encore revenus massivement chez les marchands d'occasion.
Mais que va-t-il se passer quand des millions de ces voitures commenceront à arriver sur le marché de seconde main ? C'est probablement là que les thermiques les plus ordinaires vont commencer à souffrir sérieusement. Car aujourd'hui, une voiture électrique récente reste encore souvent chère en occasion simplement parce que l'offre est limitée. Quand le marché sera alimenté par des centaines de milliers puis des millions d'exemplaires supplémentaires, les prix devraient mécaniquement baisser.
On arrivera alors à une situation assez amusante, ou inquiétante selon ce que vous avez dans votre garage. Pour 10 000 ou 15 000 euros, un acheteur pourrait avoir le choix entre une thermique de quelques années qui demande carburant, vidanges, embrayage, échappement, distribution éventuelle et toute une mécanique complexe, ou une électrique plus récente dont le coût d'utilisation est nettement plus faible. Et je ne parle même pas ici d'écologie... Je parle uniquement du portefeuille, qui reste souvent beaucoup plus convaincant que les grandes déclarations de principe.
C'est probablement l'élément le plus important du raisonnement. La vidéo estime qu'une voiture essence parcourant environ 12 000 miles par an, soit un peu moins de 20 000 km, peut représenter environ 2000 dollars de carburant auxquels s'ajoutent environ 1200 dollars d'entretien. Une électrique utilisée de manière comparable reviendrait selon cette estimation à environ 600 dollars d'électricité et 600 dollars d'entretien. Les chiffres exacts changeront évidemment selon le pays, le prix de l'énergie, le véhicule et la manière de conduire, mais l'ordre de grandeur permet de comprendre le mécanisme.
Et il faut surtout regarder ce qui se passe quand on répète cette différence pendant cinq ou dix ans. Quelques centaines ou milliers d'euros supplémentaires chaque année finissent par représenter une somme énorme, ce qui oblige mécaniquement le prix d'achat de la voiture thermique à baisser pour rester intéressant. Si deux voitures rendent globalement le même service mais que l'une coûte 2000 euros de plus chaque année à utiliser, il faudra bien que son prix d'occasion soit inférieur pour trouver preneur. C'est tout bêtement le fonctionnement d'un marché.
La vidéo imagine ainsi une voiture thermique initialement vendue 50 000 dollars qui ne vaudrait plus qu'environ 5000 dollars en 2031. Ce n'est évidemment qu'une hypothèse et personne ne peut aujourd'hui affirmer que cette trajectoire se réalisera exactement de cette manière. Mais le raisonnement derrière cette estimation tient debout, car la valeur d'un objet dépend directement de son utilité et du coût nécessaire pour profiter de cette utilité.
Il y a enfin un mécanisme dont on parle beaucoup moins et que je trouve personnellement assez intéressant. Une station-service fonctionne avec des marges relativement faibles et a besoin d'un certain volume de clients pour rester rentable. Si les ventes de carburant diminuent progressivement de 20 ou 30 %, certaines stations risquent donc de ne plus pouvoir maintenir leur activité, notamment dans les zones rurales où la fréquentation est déjà limitée.
Et à partir de là on entre dans une sorte de cercle vicieux. Moins il y a de voitures thermiques, moins les stations vendent de carburant. Moins elles vendent de carburant, plus certaines ferment. Et plus elles ferment, moins il devient pratique de posséder une voiture thermique, ce qui incite encore davantage de conducteurs à passer à l'électrique. Ce genre de dynamique peut avancer lentement pendant des années puis accélérer très brutalement lorsque le seuil économique est franchi.
La comparaison faite dans la vidéo avec les voitures à hydrogène en Californie est d'ailleurs assez parlante. Leur problème n'est pas uniquement le prix ou la technologie du véhicule, c'est aussi l'obligation de trouver une station capable de les alimenter. Quand il faut faire un détour important simplement pour remettre de l'énergie dans son véhicule, l'usage devient pénible et finit par décourager presque tout le monde.
Avec une voiture électrique, la situation est très différente puisque la majorité des utilisateurs peuvent recharger chez eux. Une voiture thermique reste quant à elle totalement dépendante d'une infrastructure extérieure pour fonctionner. Vous ne pouvez pas produire de l'essence dans votre garage, et vous ne choisissez évidemment pas son prix non plus... Cette dépendance paraît aujourd'hui totalement normale uniquement parce que les stations-service sont partout.
C'est finalement la comparaison avec le cheval qui résume assez bien la réflexion développée dans la vidéo. L'arrivée de la voiture n'a pas fait disparaître les chevaux. On en trouve toujours, certains valent même des fortunes et des passionnés dépensent énormément pour les entretenir. Mais personne n'achète aujourd'hui un cheval pour aller quotidiennement travailler à 30 km de chez lui.
Il pourrait se produire quelque chose d'assez proche avec la voiture thermique. Les Porsche, Ferrari, anciennes BMW, moteurs V8 ou voitures ayant un intérêt particulier pourront évidemment garder une cote importante, voire progresser pour certaines. Mais une banale compacte diesel de 130 ch ou un SUV essence quelconque n'a pas vraiment de raison de devenir un objet de collection. Si son seul intérêt est de transporter quelqu'un d'un point A à un point B, alors il sera directement comparé aux autres moyens d'effectuer ce trajet.
Et c'est précisément à cet endroit que l'électrique risque de lui faire très mal. Plus les batteries progresseront, plus l'autonomie augmentera, plus les prix baisseront et plus le parc d'occasion se remplira d'électriques abordables. Dans le même temps, le thermique ne pourra pratiquement plus progresser sur son principal défaut économique, car brûler du carburant restera forcément plus coûteux énergétiquement que déplacer une voiture avec un moteur électrique beaucoup plus efficient.
Pour ma part, je serais prudent sur la date exacte mais beaucoup moins sur la direction générale. Dire que toutes les voitures thermiques ne vaudront plus rien dans cinq ans serait évidemment excessif. Le parc automobile évolue lentement, les situations diffèrent énormément selon les pays et certaines régions conserveront des infrastructures thermiques pendant très longtemps. Et puis le prix des carburants, de l'électricité et des voitures électriques peut lui aussi évoluer de manière imprévisible.
En revanche, imaginer qu'une partie des voitures thermiques ordinaires puisse subir une décote extrêmement violente me paraît beaucoup moins farfelu. C'est même probablement l'un des risques les plus mal évalués actuellement par les acheteurs de voitures neuves, notamment ceux qui mettent encore 40 000, 50 000 ou 60 000 euros dans une thermique en pensant qu'elle conservera une valeur traditionnelle dans cinq ou six ans. Beaucoup raisonnent encore avec le marché automobile des vingt dernières années alors que les règles sont justement en train de changer.
C'est d'ailleurs là que je trouve la situation assez ironique. Pendant des années on a présenté l'achat d'une voiture électrique comme un pari risqué concernant sa valeur de revente, tandis que le thermique était considéré comme la valeur rassurante et raisonnable. Il est possible que les rôles soient progressivement en train de s'inverser, avec des électriques devenant de plus en plus faciles à revendre tandis que certains thermiques commenceront à traîner pendant des mois sur les parcs d'occasion.
Bref, cette vidéo ne prouve évidemment pas que votre voiture essence vaudra zéro euro en 2031. Elle montre en revanche assez bien comment une telle chute de valeur pourrait se produire sans qu'il soit nécessaire d'interdire quoi que ce soit. Il suffit que les voitures électriques d'occasion deviennent suffisamment nombreuses, suffisamment bon marché et suffisamment économiques pour que les acheteurs commencent à considérer le thermique comme une mauvaise affaire. Et à partir du moment où cette idée se diffusera dans l'esprit du public, la décote pourrait aller beaucoup plus vite qu'on ne l'imagine aujourd'hui...
Car le marché de l'occasion repose finalement sur une règle assez cruelle. Une voiture vaut ce que quelqu'un accepte de payer pour l'acheter. Si plus personne n'en veut, tous les beaux tableaux de cote Argus du monde ne pourront pas y changer grand-chose.
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