Aux USA, les assureurs auto font tout pour ne pas rembourser les sinistres

Dernière modification : 10/08/2026 -  0

Il se passe quelque chose d'assez inquiétant dans l'assurance automobile américaine. Les automobilistes continuent évidemment de payer leurs cotisations, qui ont d'ailleurs fortement augmenté ces dernières années, mais lorsqu'arrive le moment où l'assureur doit sortir son portefeuille la musique semble changer... En 2025, environ 45 % des dossiers de responsabilité civile et de frais médicaux clôturés aux Etats-Unis n'ont donné lieu à aucun paiement, contre environ 35 % en 2016. Attention, cela ne signifie pas que près d'un accident sur deux n'est plus remboursé, car on parle ici de catégories de sinistres particulièrement sujettes aux contestations. Mais une progression de dix points en moins de dix ans reste suffisamment importante pour commencer à se poser quelques questions.

Et lorsque l'on regarde compagnie par compagnie, ça devient encore plus intéressant. Liberty Mutual serait passée de 29 % de dossiers clos sans paiement en 2016 à 54 % en 2025, State Farm de 26 à 47 %, Farmers de 19 à 39 %, tandis que Progressive est passée d'environ 35 à 46 %. Grosso modo, chez certains assureurs, plus d'un dossier sur deux peut donc finir sans qu'un dollar soit versé. Pour quelqu'un qui paie justement une assurance afin d'être couvert lorsqu'un problème survient, avouons que le concept commence à devenir légèrement étrange...

Plus les sinistres coûtent cher, plus l'assureur devient pointilleux

Les assureurs ont évidemment une explication. Ils évoquent la fraude, les déclarations inexactes, des contentieux plus nombreux, des frais médicaux parfois douteux et des dossiers devenus plus compliqués. Tout cela existe, et prétendre le contraire serait ridicule. Mais cette explication devient beaucoup moins convaincante lorsqu'on observe l'évolution économique du secteur.

Car les sinistres coûtent de plus en plus cher. Aux Etats-Unis, le coût moyen d'un sinistre collision est par exemple passé de 6 113 dollars en 2021 à 7 191 dollars en 2022, soit près de 18 % de hausse en seulement un an. Les voitures modernes coûtent davantage à réparer, les pièces sont plus chères, la main-d'oeuvre augmente et les véhicules embarquent désormais des caméras, radars, capteurs et optiques sophistiquées qui transforment parfois un simple pare-chocs en petite facture à quatre chiffres.

Que fait donc un assureur lorsqu'il doit préserver sa rentabilité ? Il peut augmenter les cotisations, ce qu'il fait déjà largement. Il peut augmenter les franchises ou durcir certaines conditions. Et il peut aussi devenir beaucoup plus tatillon lorsque vient le moment de déterminer si le contrat l'oblige réellement à payer.

C'est là que le mot "fraude" devient parfois bien pratique. Car entre un véritable escroc qui invente un accident et un assuré auquel on refuse une indemnisation parce qu'une clause, un détail administratif ou une interprétation de responsabilité permet de fermer le dossier, il existe quand même une sacrée différence.

Les écarts entre assureurs rendent l'explication de la fraude un peu facile

Le cas de l'Etat de New York est particulièrement parlant. En 2025, environ 48,6 % des dossiers de responsabilité automobile y ont été clôturés sans paiement, contre seulement 33,6 % en 2005. Chez Allstate, le taux atteignait même environ 55,5 %, avec près de 690 000 dossiers fermés sans indemnisation sur environ 1,24 million.

Progressive tournait selon ses différentes entités autour de 44 à 47 %, Farmers autour de 43 %, tandis que d'autres compagnies opérant pourtant dans le même Etat affichaient des proportions sensiblement inférieures.

Et là, il devient difficile d'expliquer toutes les différences uniquement par la fraude des clients. Les automobilistes de New York ne deviennent pas miraculeusement plus honnêtes lorsqu'ils changent d'assureur... Si deux compagnies assurent des populations comparables, sous les mêmes lois et dans la même région, mais que l'une ferme beaucoup plus de dossiers sans paiement que l'autre, cela indique forcément que la politique interne de traitement des sinistres joue un rôle.

En gros, certaines compagnies semblent tout simplement beaucoup plus disposées que d'autres à chercher la petite bête permettant de ne pas sortir le chéquier.

Le paradoxe devient assez savoureux

Le plus étonnant est que cette évolution intervient alors que les primes ont elles-mêmes énormément augmenté. Les assureurs ont souffert de la hausse du coût des réparations et de l'inflation après 2020, ce qui est incontestable. Mais beaucoup ont depuis retrouvé une rentabilité confortable grâce aux augmentations tarifaires et à un contrôle beaucoup plus sévère des risques.

Nous arrivons donc à une situation assez particulière. Le client paie davantage parce que les sinistres coûtent davantage, mais lorsqu'un sinistre arrive l'assureur cherche également davantage à savoir s'il peut éviter de le payer.

Pour une entreprise, c'est évidemment formidable. Pour l'assuré, un peu moins...

Il ne faut jamais oublier la bizarrerie fondamentale du métier de l'assurance. Vous et votre assureur êtes parfaitement amis tant que vous versez de l'argent sans rien demander. Le jour où vous avez besoin qu'il vous rende une partie de cet argent, vos intérêts deviennent subitement opposés. Chaque euro qui arrive sur votre compte est un euro qui quitte le sien.

Et en France ?

Nous n'avons pas, à ma connaissance, de statistique française directement comparable permettant d'affirmer que près de la moitié des dossiers automobiles sont désormais fermés sans indemnisation. Il serait donc malhonnête de reprendre les chiffres américains et de les appliquer chez nous.

Mais penser que la mécanique économique s'arrêterait mystérieusement à la frontière française serait tout aussi naïf. En France aussi, les primes automobiles augmentent, les réparations sont devenues nettement plus coûteuses et les assureurs cherchent à maîtriser leurs dépenses. Les dossiers transmis à la Médiation de l'Assurance ont d'ailleurs atteint 36 537 saisines en 2024, soit environ 19 % de plus en un an. Cela ne prouve évidemment pas que toutes ces saisines correspondent à des refus abusifs, mais cela montre au minimum que les frictions entre assurés et assureurs sont loin de diminuer.

Les automobilistes français ont donc intérêt à observer ce qui se passe aux Etats-Unis, car le mécanisme économique est exactement le même chez nous. Plus les sinistres deviennent chers, plus les assureurs ont intérêt à examiner chaque clause, chaque déclaration et chaque détail susceptible de réduire leur facture.

Une assurance qui rembourse le moins possible reste-t-elle vraiment une assurance ?

Il ne s'agit évidemment pas de défendre les fraudeurs. Ceux qui inventent des accidents ou gonflent leurs factures font payer leur comportement à tout le monde et doivent être sanctionnés. Mais utiliser la fraude comme explication générale permet aussi de faire oublier une évidence beaucoup moins confortable pour les assureurs, refuser davantage de dossiers améliore directement leur rentabilité.

Et lorsque certains groupes arrivent à fermer plus de la moitié de certaines catégories de sinistres sans rien verser, la question mérite au moins d'être posée.

Car à force d'augmenter les cotisations, de multiplier les exclusions et de devenir toujours plus inventif lorsqu'il faut éviter d'indemniser, l'assurance risque progressivement de devenir un produit assez formidable dans lequel le client paie avec une certitude absolue... tandis que l'assureur, lui, conserve le droit de discuter lorsqu'arrive son tour.


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