
Les constructeurs européens ont longtemps dominé le monde de l'automobile sportive, avec quelques marques prestigieuses comme Ferrari, Porsche, Lamborghini ou encore Bugatti, qui incarnait le sommet de la hiérarchie en matière de vitesse maximale. Mais les temps changent, et c'est désormais un constructeur chinois qui vient de franchir une limite que les Occidentaux n'avaient jamais réussi à dépasser avec une voiture de série. Le 1er novembre 2026, la Yangwang U9 Xtreme de BYD a atteint 503.17 km/h sur une route fermée à la circulation à Abou Dabi. Un record reconnu par la FIA, et surtout un formidable coup de communication pour un constructeur dont l'image était encore assez quelconque en Europe il y a quelques années.

Il faut bien admettre que cette course à la vitesse maximale est assez ridicule dans son principe. Qu'une voiture puisse atteindre 450, 480 ou 500 km/h ne change strictement rien pour ses utilisateurs, d'autant que les conditions nécessaires pour réaliser de telles performances sont extrêmement particulières. Il faut une route immense, une préparation minutieuse et des pneus spécialement conçus pour résister à des contraintes que l'on ne rencontre jamais sur la route. Bref, ces records servent avant tout à impressionner, et les constructeurs qui y participent le savent parfaitement.
Mais BYD aurait tort de s'en priver, car le grand public reste très sensible à ces chiffres. Pour beaucoup d'automobilistes peu connaisseurs, la voiture la plus rapide est aussi celle qui incarne la technologie la plus avancée, même si le raisonnement est évidemment simpliste. Et c'est justement ce qui rend ce record si intéressant pour BYD. En atteignant 503.17 km/h avec une voiture électrique chinoise, la marque s'offre une publicité mondiale et s'approprie une partie du prestige que les constructeurs européens ont mis des décennies à construire. Les 30 exemplaires prévus de cette U9 Xtreme n'ont finalement qu'une importance secondaire, puisqu'ils servent surtout de vitrine technologique à l'ensemble du groupe.

La performance est d'autant plus marquante qu'elle vient directement concurrencer les constructeurs qui étaient jusqu'ici considérés comme les références absolues dans ce domaine. En 2019, Bugatti avait atteint 490.484 km/h avec une Chiron Super Sport 300+, équipée de son énorme W16 de 8.0 litres développant 1 600 ch. Un record qui paraissait alors presque inaccessible. De son côté, Rimac avait porté le record de vitesse des électriques à 431.45 km/h avec sa Nevera R en 2025. BYD avait déjà dépassé ces deux références en septembre 2025 avec ses 496.22 km/h, mais franchir désormais la barre des 500 km/h donne une tout autre dimension à la performance.
Et il faut reconnaître que cela la fout assez mal pour Bugatti et Rimac, deux marques désormais réunies au sein du même groupe et dont l'image repose en grande partie sur leur supériorité technique. Voir un constructeur chinois, encore totalement absent de ce marché il y a quelques années, leur passer devant avec une voiture électrique a quelque chose d'assez humiliant. Cela ne signifie évidemment pas qu'une Yangwang est supérieure à une Bugatti sur tous les plans, notamment en matière de raffinement, de qualité de fabrication ou de comportement routier. Mais en termes de communication, c'est BYD qui vient de leur voler la vedette, et pas qu'un peu.
Précisons toutefois que le record de BYD correspond à une vitesse mesurée dans un seul sens de circulation, et non à une moyenne obtenue sur deux passages opposés, méthode qui permet normalement de neutraliser les effets du vent et de la pente. La FIA a bien reconnu la performance et le Guinness lui a attribué deux records dans cette catégorie particulière. Bugatti avait d'ailleurs procédé de la même manière pour sa pointe à 490.484 km/h. Il serait donc un peu facile de contester les 503 km/h de BYD tout en acceptant sans réserve ceux de la Chiron.
La vidéo du record est particulièrement intéressante à observer, car elle permet de voir comment le pilote allemand Marc Basseng procède pour atteindre cette vitesse. Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, il ne se contente pas d'écraser l'accélérateur jusqu'à ce que la voiture arrive à son maximum. Toute la montée en vitesse semble au contraire soigneusement organisée, notamment pour gérer les contraintes exercées sur les pneumatiques.
On remarque d'abord que le pilote commence par effectuer plusieurs zigzags à relativement faible vitesse, manifestement pour mettre les pneus en température. Il réalise ensuite une première accélération assez franche, notamment entre 100 et 200 km/h, qui permet de mesurer la violence de la poussée offerte par les quatre moteurs électriques. En revanche, entre 200 et 350 km/h environ, la progression devient nettement plus graduelle, comme si le pilote cherchait à faire monter progressivement les contraintes et la température des pneus plutôt que de les solliciter brutalement. Cette interprétation reste une hypothèse, mais la manière dont la vitesse augmente paraît assez révélatrice d'une procédure soigneusement étudiée.
Le passage le plus intéressant arrive au-delà de 400 km/h, lorsque le pilote remet visiblement beaucoup plus de puissance pour atteindre les fameux 500 km/h. La montée finale est rapide, tout comme la décélération qui suit immédiatement le record. Il semble ici que l'on cherche à limiter au maximum le temps passé à ces vitesses extrêmes, ce qui serait parfaitement logique puisque les pneus subissent des contraintes centrifuges et thermiques considérables. À 500 km/h, la voiture parcourt presque 139 mètres chaque seconde, et chaque pneu doit supporter une rotation extrêmement rapide tout en conservant sa forme, sa résistance et son adhérence. Même avec une gomme spécialement développée pour ce type d'exercice, on comprend que les ingénieurs ne souhaitent pas prolonger inutilement l'expérience.
La Yangwang U9 Xtreme dispose de quatre moteurs électriques indépendants développant ensemble 3 019 ch, avec une architecture électrique de 1 200 volts. La puissance ne constitue donc pas vraiment son principal problème, même si la résistance aérodynamique devient évidemment colossale à ces vitesses. Les pneumatiques représentent une difficulté au moins aussi importante, avec des sollicitations qui peuvent entraîner des déformations, des échauffements excessifs et potentiellement un éclatement. BYD a travaillé avec Giti Tire pour développer des pneus spécifiques, dotés notamment de renforts en aramide et d'une structure destinée à limiter les déformations à très haute vitesse.
Les ingénieurs ont également dû adapter l'aérodynamique, les réglages de suspension et la pression des pneus avant de parvenir au record. Les deux premières tentatives, réalisées le 31 octobre, n'avaient d'ailleurs pas permis de dépasser 490 km/h. Il aura fallu attendre le lendemain pour que la voiture atteigne finalement 503.17 km/h, sur une portion de route de 10 km spécialement sécurisée, dont 7 km de ligne droite exploitable. On est donc très loin d'une simple accélération réalisée sur un coup de tête, et cette préparation permet aussi de relativiser l'idée selon laquelle il suffirait d'installer des moteurs toujours plus puissants pour battre tous les records.
Au-delà des chiffres, cette performance me semble surtout intéressante pour ce qu'elle représente. Pendant plus d'un siècle, l'automobile occidentale, et particulièrement européenne, a largement dominé le haut de la gamme et les performances extrêmes. Les constructeurs chinois étaient surtout connus pour produire des voitures bon marché, souvent inspirées de modèles étrangers, avec une technologie et une qualité qui n'avaient rien d'exceptionnel. Aujourd'hui, voilà qu'un de ces constructeurs vient battre les marques les plus prestigieuses de la planète sur leur propre terrain, avec une technologie électrique qu'il maîtrise désormais à un niveau extrêmement élevé.
Il ne faudrait évidemment pas en déduire que les Chinois sont devenus meilleurs dans absolument tous les domaines de l'automobile. Mais ce record reste un symbole assez puissant de la redistribution des cartes qui se produit actuellement dans cette industrie. Pendant que les constructeurs européens cherchent à préserver leur rentabilité et à réussir une transition électrique qu'ils ont parfois mal anticipée, les Chinois sont capables de développer des voitures de plus de 3 000 ch et de franchir les 500 km/h avant tout le monde. Et cela en seulement quelques années de développement pour le projet U9.
La fin de la vidéo résume d'ailleurs assez bien la portée de cet exploit. Marc Basseng reprend à sa manière la célèbre formule de Neil Armstrong lorsqu'il avait posé le pied sur la Lune, en opposant un petit pas individuel à un grand bond collectif. Le rapprochement peut sembler un peu prétentieux pour une voiture, mais je trouve l'idée particulièrement bien choisie. D'abord parce qu'il s'agit d'une formule immédiatement reconnaissable, donc très efficace en matière de communication, mais surtout parce que le parallèle n'est pas complètement absurde. Franchir les 500 km/h avec une voiture de série constitue bien une première historique, et le faire avant Bugatti, Koenigsegg ou Rimac donne à la performance une portée supplémentaire.
Il y a finalement quelque chose d'assez révélateur à voir un constructeur chinois s'emparer de ce record que les Européens ont si longtemps cherché à repousser. La Yangwang U9 Xtreme ne changera probablement rien au quotidien des automobilistes, mais elle contribue à modifier l'image que le monde se fait de l'industrie chinoise. Et pour BYD, c'est sans doute bien plus important que les 503 km/h eux-mêmes.
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