Trump pousse la France à puiser dans ses réserves de gazole : bonne idée ou fuite en avant ?

Dernière modification : 06/10/2026 -  0

Les Etats-Unis ont mis une sacrée pression sur l'Europe ces derniers jours, et plus particulièrement sur la France et l'Allemagne. Donald Trump voulait voir sortir davantage de gazole des réserves stratégiques européennes, avec derrière une menace assez directe puisque Washington envisageait de limiter ses propres exportations de carburant si les Européens ne jouaient pas le jeu. Un rapport de force qui a finalement débouché sur un accord du G7 prévoyant la mise sur le marché de 100 millions de barils de pétrole brut et de gazole.

A première vue, la manoeuvre paraît assez logique. Le gazole manque, les prix montent, on ouvre donc les réserves pour remettre immédiatement du carburant sur le marché. Mais ces stocks existent justement pour les périodes où les choses commencent sérieusement à mal tourner... Et une fois consommés, il faudra bien les remplir à nouveau. Toute la question est donc de savoir si nous traversons simplement le pire de la crise ou si nous sommes en train de consommer une partie de notre réserve alors que les problèmes de fond restent présents.

Trump a clairement mis la pression sur la France et l'Allemagne

La demande américaine initiale était même plus importante que l'accord finalement obtenu. Washington poussait l'Europe à libérer jusqu'à 120 millions de barils de gazole sur six mois, soit plus de 40 % des stocks européens d'urgence de gazole et gasoil.

La France et l'Allemagne étaient particulièrement visées pour une raison assez simple. Ce sont elles qui possèdent les plus gros stocks européens, avec environ 8.2 millions de tonnes pour la France et 5.6 millions pour l'Allemagne. A elles deux, elles détiennent environ 35 % des réserves européennes de gazole.

La menace américaine consistait à réduire les exportations de gazole des Etats-Unis si les Européens ne libéraient pas suffisamment leurs propres stocks. Une méthode assez brutale, mais qui fonctionne d'autant mieux que l'Europe dépend désormais fortement du carburant fabriqué ailleurs. Le compromis du G7 prévoit finalement la libération de 100 millions de barils sur quatre mois, avec une quantité importante de gazole injectée rapidement. Les pays participants se sont en échange engagés à ne pas bloquer leurs exportations énergétiques entre eux.

Attention au Brent que vous voyez dans les médias

C'est ici que le sujet devient un peu plus intéressant, car le prix du pétrole affiché chaque jour dans les médias ne raconte qu'une partie de l'histoire. Lorsque vous entendez que le Brent vaut 95, 100 ou 105 dollars, il s'agit généralement du prix d'un future (un contrat à terme permettant d'acheter ou vendre du pétrole à une échéance déterminée). Ce marché sert de grande référence mondiale et réagit énormément aux anticipations. Trump annonce une reprise des discussions avec l'Iran et les traders peuvent immédiatement considérer que la situation va se détendre, ce qui fait baisser les futures avant même qu'un seul pétrolier supplémentaire soit arrivé en Europe.

Mais un raffineur ne fait évidemment pas tourner ses installations avec un contrat financier. Il lui faut du pétrole bien réel. On arrive alors sur ce qu'on appelle le marché physique, celui des véritables cargaisons qui sont chargées dans un tanker puis livrées quelque part. Et lorsqu'il manque du pétrole disponible dans une région précise, l'acheteur peut devoir payer une prime (un supplément par rapport au prix de référence) pour obtenir réellement sa cargaison.

C'est ainsi qu'on peut voir un Brent à environ 105 dollars alors que certaines cargaisons disponibles en Europe se négocient nettement plus cher. A l'inverse, du pétrole situé dans une région dont il est difficile de sortir peut être vendu avec une forte décote. Le même jour, le monde peut donc avoir du pétrole cher à un endroit et beaucoup moins cher ailleurs. Tout dépend de sa disponibilité et surtout de la possibilité de le déplacer.

C'est une petite subtilité à garder en tête car elle permet de comprendre beaucoup de choses. Le cours financier peut anticiper une amélioration alors que le marché physique reste encore complètement tendu. Regarder uniquement la courbe du Brent pour savoir si la crise énergétique est terminée peut donc devenir assez trompeur.


Le gazole c'est encore une autre histoire

Et avec le gazole, le décalage est encore plus impressionnant. Le pétrole brut n'est que la matière première. Avant d'arriver dans votre réservoir, il faut le transporter, le raffiner puis acheminer le produit fini. Il est donc parfaitement possible d'avoir suffisamment de pétrole dans le monde tout en manquant de gazole prêt à l'emploi.

Les traders surveillent notamment ce qu'on appelle le spread (tout simplement l'écart de prix entre deux produits). Dans notre cas, l'écart entre le pétrole brut et le gazole donne une bonne idée de la tension qui règne sur le carburant raffiné. On parle aussi de crack spread lorsqu'on cherche à mesurer la valeur supplémentaire créée par le raffinage d'un produit pétrolier.

Et actuellement cet écart est énorme. En septembre, le gazole valait dans certaines régions plus de 100 dollars par baril de plus que le pétrole brut. Début octobre, malgré la détente, le gazole européen conservait encore une prime d'environ 70 dollars par baril.

C'est pour cela qu'un Brent qui redescend ne signifie absolument pas que le gazole va suivre immédiatement. On peut avoir du pétrole brut relativement abondant et malgré tout manquer du produit fini. Pour prendre une comparaison toute bête, avoir énormément de blé ne garantit pas qu'il y ait suffisamment de pain si la moitié des boulangeries ne fonctionne plus.

L'Europe s'est aussi rendue plus fragile toute seule (comme souvent)

C'est là qu'il faut regarder plus loin que la crise actuelle. Depuis 2009, l'Europe a perdu environ 30 raffineries sur la centaine qu'elle possédait. La capacité de raffinage européenne et des pays voisins est passée d'environ 17.5 à 14.4 millions de barils par jour.

Pendant des années, cela n'a pas posé de problème énorme puisqu'il suffisait d'acheter davantage de carburant fabriqué ailleurs. Russie, Moyen-Orient, Inde, Etats-Unis... Le commerce mondial fonctionnait suffisamment bien pour qu'on puisse réduire notre capacité de raffinage sans trop sentir les conséquences.

Mais ce genre de système fonctionne parfaitement jusqu'au jour où plusieurs fournisseurs ont des problèmes en même temps. C'est un peu le défaut de la mondialisation poussée à l'extrême. On gagne en efficacité quand tout roule, mais on découvre assez rapidement qu'on manque de marge de manoeuvre dès que quelque chose se grippe.

Le gazole russe sert encore, même si nous ne l'achetons plus directement

Le cas russe permet lui aussi de comprendre un mécanisme assez mal connu. L'Europe n'achète pratiquement plus directement son gazole à la Russie, donc on pourrait penser que les raffineries russes ne nous concernent plus. Ce serait beaucoup trop simple.

Si la Russie produit moins de gazole, elle en vend moins à ses propres clients. Ces derniers vont alors acheter leur carburant ailleurs et viennent concurrencer l'Europe sur les mêmes cargaisons. Même si aucun litre russe n'arrive directement dans votre station-service, la disparition d'une partie de la production russe peut donc parfaitement faire monter le prix payé en France.

Les frappes ukrainiennes contre les raffineries russes ont justement provoqué une forte baisse de leur production de diesel, proche de 30 % par rapport à 2025. Plusieurs grosses installations ont fortement réduit leur activité ou ont dû s'arrêter. Les exportations mondiales de gazole et diesel par bateau ont elles-mêmes reculé d'environ 10 % sur les huit premiers mois de 2026.

On peut soutenir politiquement les frappes contre les infrastructures russes tout en reconnaissant leurs conséquences économiques. Une raffinerie détruite fabrique moins de gazole. Et lorsqu'on retire des millions de litres d'un marché mondial déjà tendu, les prix finissent logiquement par réagir. Le marché n'a pas vraiment d'opinion politique.

Le pétrole du Golfe revient plus vite que son gazole

Il existe malgré tout une bonne nouvelle. Les exportations de pétrole brut venant du Golfe remontent fortement et se rapprochent de leurs niveaux habituels. C'est une des raisons pour lesquelles les futures sur le Brent se sont récemment détendus.

Mais les produits déjà raffinés, comme le gazole, reviennent beaucoup moins vite. C'est une distinction importante. Recevoir davantage de pétrole brut ne signifie pas que l'on retrouve immédiatement les mêmes quantités de carburant disponible.

Le coeur de la crise est donc en train de légèrement se déplacer. Au départ, tout le monde regardait surtout les pétroliers et le passage du brut. Aujourd'hui, il faut davantage surveiller les raffineries, les stocks et les cargaisons de carburant réellement disponibles. Et remettre en service une grosse raffinerie prend évidemment beaucoup plus de temps que faire repartir quelques tankers.

Les Etats-Unis défendent évidemment leurs propres intérêts

Il ne faudrait pas non plus croire que Washington met la pression sur les Européens par amour du consommateur français. Le gazole a récemment dépassé 6.50 dollars le gallon aux Etats-Unis, ce qui commence à devenir politiquement très gênant à quelques semaines des élections américaines de mi-mandat du 3 novembre.

Les Etats-Unis produisent énormément de gazole et en exportent beaucoup, notamment vers l'Europe. Mais leurs propres stocks sont eux aussi sous tension. Trump disposait donc d'un levier évident. Menacer de garder davantage de gazole aux Etats-Unis aurait augmenté l'offre américaine et aidé à faire baisser les prix chez lui, mais cela aurait évidemment retiré du carburant au marché européen.

Il a donc poussé les Européens à ouvrir leurs propres stocks. Vu de Washington, l'opération est plutôt bien pensée. L'Europe remet du gazole sur le marché, les prix internationaux peuvent se calmer et les raffineurs américains continuent de vendre à l'étranger. Vu d'ici, on peut quand même avoir l'impression que nous utilisons une partie de notre assurance-vie énergétique pour participer à la baisse du prix du carburant américain.

Washington cherche d'ailleurs lui aussi des solutions inhabituelles. Trump vient notamment d'autoriser plus largement l'utilisation de diesel coloré normalement destiné à certains usages agricoles ou professionnels, avec un report de taxation fédérale. Cela montre bien que la tension sur le gazole n'est pas seulement un problème européen.

Les fameux 100 millions de barils annoncés dans la presse ...

Il existe enfin un petit flou derrière cette annonce. Les pays membres de l'AIE avaient déjà décidé en mars de libérer 400 millions de barils de réserves stratégiques pour répondre à la crise au Moyen-Orient. Début octobre, environ 325 millions avaient déjà été mis sur le marché.

Il restait donc environ 75 millions de barils à libérer. Or personne ne semble encore avoir expliqué clairement si les nouveaux 100 millions de barils viennent entièrement s'ajouter aux 400 millions précédents ou s'ils comprennent une partie des volumes déjà promis.

Même la Commission européenne n'a pas vraiment éclairci la chose. Quand les gouvernements annoncent 100 millions de barils pour rassurer les marchés, savoir s'ils sont vraiment nouveaux paraît pourtant être une précision assez importante...

Les réserves font baisser le prix aujourd'hui, mais il faudra les reconstituer

Utiliser les réserves stratégiques n'est pas absurde par principe. Elles existent justement pour absorber ce genre de choc. Si les flux mondiaux reviennent rapidement à la normale, que les raffineries du Moyen-Orient redémarrent et que les tensions diminuent, ces stocks auront parfaitement joué leur rôle.

Mais il existe évidemment un scénario moins agréable. La crise peut durer, d'autres raffineries peuvent être touchées et l'hiver peut maintenir une forte demande. Nous aurons alors consommé une partie de notre marge de sécurité alors que nous en aurions peut-être encore davantage besoin quelques mois plus tard.

Et il y a un détail presque trop évident qu'on oublie facilement. Il faudra remplir à nouveau les réserves. Les 100 millions de barils libérés aujourd'hui seront consommés. Les Etats devront donc revenir plus tard sur le marché pour racheter du pétrole et du gazole afin de reconstituer leurs stocks.

En quelque sorte, on déplace donc une partie de la demande dans le temps. On soulage le marché maintenant, mais on lui rajoutera plus tard des acheteurs chargés de remplir à nouveau les cuves. Si cette reconstitution intervient alors que le marché reste tendu, cela pourra à son tour soutenir les prix.

Une pénurie de gazole n'est plus une hypothèse ridicule

Je ne vais évidemment pas vous annoncer que les stations françaises seront vides demain matin. Ce serait de l'alarmisme facile. Mais prétendre qu'une pénurie est devenue impossible serait tout aussi excessif.

Le gazole reste indispensable aux camions, aux engins agricoles, à une partie de l'industrie et évidemment à des millions de voitures européennes. Le monde n'en manque pas forcément structurellement, mais quelques problèmes simultanés peuvent suffire à créer localement une pénurie ou, au minimum, une énorme hausse des prix.

Et les problèmes sont justement nombreux. L'Europe possède moins de raffineries qu'autrefois, plusieurs grosses installations russes sont fortement perturbées, le Moyen-Orient reste instable, les réserves occidentales ont déjà été sollicitées et les Etats-Unis commencent eux-mêmes à surveiller sérieusement leurs stocks.

Les 100 millions de barils libérés par le G7 vont donc probablement soulager les prix à court terme. C'est même précisément à cela que servent les réserves stratégiques. Mais cette baisse ne signifie pas que les causes de la crise ont disparu.

Il faut finalement regarder trois choses plutôt qu'une seule. Le prix financier du pétrole, les cargaisons réellement disponibles et la capacité des raffineries à fabriquer suffisamment de carburant. Une fois qu'on a compris ça, le marché pétrolier paraît déjà beaucoup moins mystérieux.

Si tout revient rapidement à la normale, utiliser les réserves aura été une bonne décision. Si la crise repart de plus belle cet hiver, on pourra en revanche se demander si nous n'avons pas tiré un peu tôt certaines de nos cartouches. Car vider une cuve stratégique prend quelques jours. La remplir à nouveau lorsque tout le monde cherche du gazole peut être nettement plus compliqué.

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