Alfa Romeo : la Dolce Vita !



On prête à Henry Ford cette remarque : "Quand je vois passer une Alfa Romeo, j'enlève mon chapeau !" C'est dire combien le constructeur italien a pu marquer les esprits dans la première moitié du siècle dernier. Voilà qui rappelle surtout que la firme lombarde est une vénérable centenaire, une pionnière dans l'industrie automobile, qui a su franchir bien des obstacles imprévus et se garder de toute sortie de route définitive. Pas illogique quand on se souvient que la renommée d'Alfa Romeo tient à ses performances sportives qui doit beaucoup à... Enzo Ferrari et Juan Manuel Fangio ! Mais tout cela est bien loin désormais, ce qui n'empêche pas la marque au "biscione" de sourire à un présent et surtout un futur qui s'annonce prometteur.

De Darracq à Alfa Romeo...

De manière cocasse, l'aventure Alfa Romeo est initialement liée à un Français : Alexandre Darracq. Flairant l'opportunité que pouvait représenter la péninsule italienne en ce début de XXe siècle, l'entrepreneur fonde à Naples la Società Italiana Automobili Darracq en 1906. Mais l'éloignement avec la France, dont proviennent les matériaux de construction de ces automobiles, pousse le Bordelais à rapatrier ses usines du côté de Milan. Las, les ventes ne décollent pas et, dès 1909, le dépôt de bilan est prononcé.
Un consortium d'investisseurs lombards profite de la mésaventure de Darracq pour racheter l'usine de Portbello. A cette occasion, ils fondent l'Anonima Lombarda Fabbrica Automobili (ALFA) le 24 juin 1910. Et, dans cette préhistoire de l'automobile, les nouveaux patrons ne manquent pas d'ambition : l'avenir de la voiture sera sportif ou ne sera pas ! Ainsi, dès l'automne 1910, sort des ateliers une Alfa 24 HP qui a fière allure. Le ton est donné.
Parallèlement à l'essor de la production, Alfa connaît une petite révolution de palais avec l'entrée en force de l'ingénieur Nicola Romeo dans le capital de l'affaire qui devient Alfa Romeo. Pour autant, le prestige de la marque s'acquiert principalement sur les routes et les circuits où les bolides italiens brillent de mille feux durant toute l'entre-deux-guerres.


La 24 HP de 1910

Grandeur et décadence !

Les Trente Glorieuses seront un véritable âge d'or pour Alfa Romeo avec la production de modèles qui marqueront considérablement les automobilistes italiens : la 1900 et la Giulietta dans les années 50, la Giulia, la Montreal et la Duetto Spider dans les années 60, l'Alfasud, l'Alfetta et une nouvelle mouture de la Giulietta pour les années 70.


Alfa Romeo 1900 (nom du modèle et non pas pas l'année évidemment ...).

Toutefois, la fin d'une époque se profile alors que les années 80 se profilent. Les chocs pétroliers sont passés par là, l'Italie connaît des temps difficiles et Alfa Romeo semble manquer de souffle côté créativité et surtout de ressources financières alors que la concurrence se montre plus pressante. La 33 ne convainc pas les "tifosi" du manufacturier milanais et la collaboration avec le constructeur japonais Nissan sur l'Arna en 1983 tourne au fiasco. C'est dans ce contexte difficile, malgré le succès commercial de l'Alfa Romeo 75 en 1985, que l'entreprise tombe dans l'escarcelle de son vieux rival Fiat en 1986. Une nouvelle ère s'ouvre...


Alfa Romeo 75, l'ancêtre de la 159.

Nouvelle vie avec Fiat

Dans les cartons depuis quelques années, l'Alfa 164 manque de tomber aux oubliettes car rentrant en rivalité frontale avec la Lancia Thema. Pourtant, en septembre 1987, la voiture sort des usines et deviendra une carte maîtresse dans le jeu d'Alfa Romeo durant toute la décennie suivante. Deux ans plus tard, la Romeo SZ, l'ES-30 puis l'Alfa Romeo RZ spider défraient la chronique tout en renouant avec les lignes sportives voulues par les fondateurs de la marque. Avec leurs allures brutales et des moteurs gonflés à bloc permettant d'atteindre les 245 km/h, elles remettent sous les feux de la rampe une institution jusque-là jugée vieillotte.


Alfa Romeo 155 dont l'air de famille avec la 75 est indéniable.

Ces fusées fantasmatiques lancées, Alfa Romeo ne tarde pas à revenir sur terre en proposant la 155 puis la gamme 145/146. Autant de modèles qui connaîtront un succès d'estime sans pour autant marquer les esprits ou consoler les nostalgiques des grandes heures. Pour cela, il faut attendre 1997 et l'Alfa 156 qui se voit décerner le titre de "voiture de l'année 1998". Ligne moderne et affinée, nouvelle technologie intégrée à bord et confort rivalisant avec les grandes berlines allemandes,la 156 signe le retour au tout premier plan du constructeur italien.
Dans la foulée, l'Alfa 166 confirme la tendance. Cette grande routière présente cette même ligne aussi sportive qu'élégante sans être trop brusque comme les "grosses allemandes" peuvent parfois l'être. Quant aux Alfa GTV et Spider, elles renouent avec le mythe du coupé sport luxueux et fringant : la "belle italienne" !


L'Alfa Romeo 156 dans sa version restylée.


La 166 n'a jamais trouvé son public en France, ce fut mieux en Italie mais la concurrence allemande
a en quelque sorte "castré" les chiffres de vente ...

Après la résurrection, la confirmation...

Le nouveau millénaire est donc abordé avec beaucoup de sérénité du côté de Milan. Les ingénieurs semblent avoir retrouvé le bon dosage dans l'alliance entre sophistication et suavité, urbanité et sportivité. Après s'être quelque peu égaré, Alfa Romeo retrouve son âme et une identité propre avec des modèles proches dans l'esprit de ceux qui avaient fait son succès après guerre. Du coup, le constructeur ne surprend plus mais convainc. Ainsi, l'Alfa 147 est élue "voiture de l'année 2002" laissant BMW, Mercedes et Audi sur les dents. Le coupé GT, lancé en 2003, peut se prévaloir d'un rapport qualité-prix détonant par rapport à ses rivaux. Quant à l'Alfa 159, une familiale, elle s'inscrit dans la tradition de ses devancières en révélant notamment un sens aigu de la finition. Enfin, la révélation de la MiTo en 2008 fait sensation. Moins agressives, les courbes gracieuses de la carrosserie dévoilent un petit bijou qui n'a pourtant rien perdu de son allure sportive. Preuve qu'Alfa Romeo a appris de ses erreurs du passé...

Il est intéressant de constater qu'en ces temps fastes, Alfa Romeo prend le temps de se retourner sur sa gloire passée pour donner le nom de Giulietta à sa toute dernière compacte. Si elle ne partage plus avec sa devancière que la célèbre calandre "scudetto" est un logo indéfectible à la marque, la Giulietta est l'illustration même de la fidélité à une tradition. Et puis, sortie en 2010, qui d'autre que Giulietta pouvait dignement représenter Alfa Romeo au moment de célébrer son centenaire !


Gros succès pour l'Alfa Romeo 147 qui a l'époque était la compacte la plus désirable du marché.
Même encore aujourd'hui sa ligne n'a pas trop vieilli comme le prouve cette photo du dessus.


La Mito aurait pu connaître un plus grand succès avec sa superbe bouille mais ce ne fut pas le cas. Alfa Romeo abandonne d'ailleurs sa commercialisation à la fin de sa carrière


La Giulietta n'a pas le succès escompté dans notre pays et ne sera pas renouvelée comme la Mito ...


Grâce à ses nombreuses qualités (design, comportement routier, confort appréciable etc ...) la 159 a réussi un peu à résister face à des concurrentes aux dents longues et en grand nombre.


La marque a abandonné les nombres pour nommer ses modèles pour revenir à des appellations plus  latines. La Giulia a été conçue par des équipes spéciales (les meilleurs éléments venant de Ferrari) et se révèle au final comme étant l'une des berlines les plus efficaces du marché. Elle adopte aussi un moteur V6 basé sur le V8 de la Ferrari 488 GTB dont on a enlevé deux cylindres.


Basé sur le même châssis que la Giulia et le Maserati Levante, Alfa attend beaucoup de ce Stelvio commercialement parlant.





Alfa Romeo 8C Competizione : le retour d'Alfa dans la gamme des sportives de prestige, mais c'est plutôt un véhicule image destiné à faire vendre la 4C mais surtout les modèles inférieurs.


Certes très performantes, la 4C ne fait pas forcément rêver tous les amateurs de belles mécaniques avec son petit 4 cylindres. Tout le reste est en revanche très noble (structure et matériaux)

Un trou d'air avant le retour aux affaires

Le plus frustrant avec Alfa Romeo, c'est que la marque a souvent donné l'impression de savoir encore faire de très bonnes voitures, sans jamais réussir à bâtir une gamme solide autour d'elles. La Giulia en est le meilleur exemple. Sur le plan technique, elle revient à une recette très noble : moteur longitudinal, propulsion, excellent équilibre des masses et châssis très travaillé. La version Quadrifoglio pousse même le curseur très loin avec son V6 2.9 biturbo et une efficacité qui a remis Alfa Romeo dans la conversation face aux BMW M3 et Mercedes-AMG C63.

Le Stelvio reprend la même base, ce qui en fait l'un des SUV les plus plaisants à conduire de son époque. Et c'est justement là que l'on voit le paradoxe Alfa Romeo. La marque sait encore faire des voitures qui ont du goût, de la tenue de route et une vraie personnalité, mais elle arrive sur des segments où la clientèle regarde aussi le réseau, la valeur de revente, l'image de fiabilité et la largeur de gamme. Sur ces points-là, les Allemands gardent une avance presque mécanique.

La Giulia et le Stelvio ont donc redonné de la crédibilité à Alfa Romeo, mais pas assez de volume. Ce ne sont pas des échecs au sens noble du terme, car les produits sont bons, parfois même excellents. Mais commercialement, ils n'ont pas suffi à replacer Alfa Romeo au centre du jeu. La marque reste aimée, commentée, souvent admirée, mais encore trop peu achetée. C'est un peu le drame habituel des belles italiennes : elles font tourner les têtes, mais pas toujours les compteurs de ventes.

Tonale et Junior : Alfa Romeo rentre dans le rang

Avec le Tonale, lancé en 2022, Alfa Romeo prend une direction plus pragmatique. Fini le coup de poker presque romantique de la Giulia propulsion, place au SUV compact, à l'hybridation et à une base plus rationnelle. Le Tonale n'a pas la noblesse mécanique d'une Giulia, mais il correspond davantage à ce que le marché réclame. Il permet aussi à Alfa Romeo d'entrer dans l'électrification, d'abord avec de l'hybride léger, puis avec une version hybride rechargeable Q4.


Certains y verront une petite trahison de l'ADN Alfa, et ce n'est pas totalement faux. Mais il faut aussi être honnête : une marque ne vit pas uniquement avec des berlines sportives que tout le monde applaudit mais que peu de gens achètent. Alfa Romeo avait besoin d'un produit plus accessible, plus familial et plus compatible avec les habitudes actuelles. Le Tonale joue donc un rôle moins glamour, mais peut-être plus vital pour la survie de la marque.


Le Junior va encore plus loin dans cette logique. Présenté en 2024, il marque l'arrivée d'Alfa Romeo dans le petit SUV électrifié, avec une version électrique et une version hybride. On est loin des grandes heures de la propulsion milanaise, d'autant plus que le modèle partage sa base avec plusieurs produits Stellantis. Cela retire forcément un peu de magie à l'affaire, car une Alfa Romeo qui repose sur une architecture commune à d'autres marques du groupe ne peut pas totalement jouer la carte de l'exclusivité technique.

L'épisode du nom résume d'ailleurs assez bien les tensions modernes autour d'Alfa Romeo. Le modèle devait d'abord s'appeler Milano, un nom logique pour une marque née à Milan, mais la voiture étant produite en Pologne, la polémique politique italienne a poussé Alfa Romeo à la rebaptiser Junior. Un détail en apparence, mais très révélateur. Alfa Romeo reste une marque italienne dans l'imaginaire, dans le style et dans le logo, mais son avenir dépend désormais d'un grand groupe mondial, de plateformes partagées et d'usines choisies selon des logiques industrielles.

Le prestige en vitrine avec la 33 Stradale

Heureusement, Alfa Romeo n'a pas totalement renoncé au rêve. La 33 Stradale moderne, dévoilée en 2023, sert justement à rappeler que le biscione n'est pas seulement là pour vendre des SUV compacts. Produite à seulement 33 exemplaires, tous déjà vendus, elle renoue avec l'idée de l'Alfa Romeo rare, chère, spectaculaire et presque irrationnelle. Ce n'est pas une voiture faite pour remplir les parkings de concessions, mais pour rappeler que la marque possède encore un capital émotionnel énorme.


La démarche est habile. Quand une marque comme Alfa Romeo commence à trop parler de plateformes communes, d'hybridation légère et de SUV urbains, elle a besoin d'un objet presque inutile pour remettre de la passion dans le discours. La 33 Stradale joue exactement ce rôle. Elle n'aura évidemment aucun impact direct sur les volumes, mais elle agit comme un parfum de noblesse autour du reste de la gamme. Et dans le cas d'Alfa Romeo, ce genre de symbole compte presque autant qu'une fiche technique.

Un avenir encore fragile, mais moins désespéré

Alfa Romeo semble aujourd'hui dans une position étrange. La marque va mieux, mais elle reste minuscule face aux géants premium. Les chiffres récents montrent une progression, portée notamment par le Junior, mais on parle encore de volumes très modestes par rapport à BMW, Mercedes ou Audi. C'est ce qui rend l'affaire intéressante : Alfa Romeo n'est plus vraiment mourante, mais elle n'est pas encore redevenue une grande force industrielle.

Le maintien de la Giulia et du Stelvio dans la gamme permet de conserver un lien avec les amateurs de conduite, surtout avec les versions Quadrifoglio. En parallèle, le Tonale et le Junior tentent de parler à une clientèle plus large, moins obsédée par la pureté mécanique et plus attentive au style, au prix, au format et aux usages quotidiens. Alfa Romeo marche donc sur une ligne assez fine : vendre assez de voitures pour survivre, sans devenir une simple marque Stellantis un peu mieux habillée que les autres.

Reste la grande question des prochaines Giulia et Stelvio. Si Alfa Romeo arrive à conserver une vraie identité de conduite tout en intégrant l'électrification et les contraintes modernes, la marque peut encore jouer une carte très intéressante. Mais si elle se contente de poser un blason Alfa sur des bases trop génériques, elle risque de perdre ce qui lui reste de plus précieux : cette petite irrationalité qui fait qu'une Alfa Romeo ne devrait jamais être un achat totalement raisonnable.

Au fond, Alfa Romeo a toujours été une marque un peu bancale, mais c'est aussi ce qui fait son charme. Trop passionnelle pour être allemande, trop fragile pour être japonaise, trop noble pour être simplement généraliste, elle continue d'exister dans une zone à part. Et tant qu'elle saura produire de temps en temps une voiture qui donne envie de se retourner dans la rue, il restera quelque chose de vivant derrière le blason.

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