Venezuela, pétrole et dollar : derrière les prétextes, les vrais enjeux

Dernière modification : 06/01/2026 -  3


Officiellement, les grandes interventions internationales sont toujours motivées par de nobles raisons. Démocratie, stabilité régionale, lutte contre la corruption ou contre un régime jugé illégitime. Le discours est rodé, presque interchangeable. Pourtant, quand on regarde la carte du monde et l'histoire récente, un point revient avec une régularité troublante : les pays ciblés sont souvent assis sur des ressources énergétiques majeures.

Le Venezuela ne fait pas exception. Bien au contraire.

Une des plus grandes réserves de pétrole au monde

Le Venezuela possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole de la planète, devant l'Arabie saoudite. Ce n'est pas une estimation vague ou un chiffre sorti d'un chapeau, c'est un fait largement documenté. La majeure partie de ces réserves se situe dans la ceinture de l'Orénoque, sous forme de pétrole lourd à extra-lourd.

Quand un pays concentre une telle quantité d'énergie fossile stratégique, il devient mécaniquement un enjeu géopolitique majeur. Peu importe le discours public. Peu importe les justifications officielles. À ce niveau-là, le pétrole n'est jamais loin du centre de gravité réel.

Un parallèle difficile à ignorer avec l'Irak

L'histoire récente fournit un précédent frappant. L'Irak.

Là aussi, les arguments avancés à l'époque étaient multiples. Armes de destruction massive, menace régionale, stabilité mondiale. Avec le recul, beaucoup de ces justifications se sont effondrées. Ce qui est resté, en revanche, c'est un pays pétrolier majeur profondément remodelé, et une industrie énergétique passée sous influence occidentale.

Faire le parallèle ne signifie pas affirmer que les scénarios sont identiques. Mais ignorer cette répétition historique serait naïf. Quand une grande puissance s'intéresse soudainement de très près à un pays politiquement instable mais énergétiquement stratégique, la coïncidence mérite au minimum d'être interrogée.

Le pétrodollar : une mécanique souvent mal comprise

Le rôle du pétrole dans la domination du dollar ne date pas d'hier, et il ne repose pas sur un simple usage « naturel » de la monnaie américaine. Il s'appuie sur un accord politique et stratégique précis, conclu dans les années 1970 entre les États-Unis et l'Arabie saoudite.

Après la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971 (afin de pouvoir imprimer des billets sans contraintes ... Notez aussi par pure curiosité que c'est à partir de la fin de cette convertibilité que tous les "vices" de l'humanité ont étrangement explosé, comme quoi il y a bien un lien entre monnaie et bonne santé de l'Homme : explosion de l'obésité, de la dette, des inégalités etc. [recherchez "WTF Happened In 1971" sur Google]), les États-Unis avaient besoin d'un nouveau pilier pour maintenir la demande mondiale pour leur monnaie (la contrepartie n'est plus de l'or mais du pétrole, bien que ce soit grossièrement résumé). Cet équilibre a été trouvé en 1974, lorsque Washington et Riyad ont scellé un pacte tacite : le pétrole saoudien serait vendu exclusivement en dollars, et en échange, les États-Unis garantiraient la sécurité du royaume et un soutien politique et militaire durable.

Ce mécanisme a donné naissance au pétrodollar. Concrètement, cela signifie que les pays souhaitant importer du pétrole devaient se procurer des dollars, ce qui a ancré la monnaie américaine au cœur du commerce énergétique mondial. Ce système a largement dépassé le cadre saoudien pour devenir une norme internationale.

Dès lors, contrôler ou influencer de grandes réserves pétrolières ne relève pas uniquement de l'énergie. Cela touche directement au pouvoir monétaire. Plus une part importante du pétrole mondial reste échangée en dollars, plus la demande structurelle pour cette monnaie est forte, indépendamment de l'état réel de l'économie américaine.

C'est précisément ce point que plusieurs pays cherchent aujourd'hui à remettre en cause.

BRICS : une remise en cause lente mais réelle du dollar

Depuis plusieurs années, les pays regroupés sous l'acronyme BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, rejoints récemment par d'autres États) cherchent à réduire leur dépendance au dollar, notamment dans le commerce des matières premières et de l'énergie.

L'objectif n'est pas de faire disparaître le dollar du jour au lendemain, mais de le contourner progressivement : paiements en monnaies locales, accords bilatéraux, systèmes de compensation alternatifs, voire projets de monnaies communes ou de mécanismes hybrides.

Résultat, chaque grande réserve pétrolière qui échappe à l'orbite du dollar est perçue comme une menace potentielle. À l'inverse, ramener sous influence américaine une réserve aussi massive que celle du Venezuela contribuerait mécaniquement à renforcer la sphère du pétrodollar.

Il ne s'agit pas d'un complot, mais d'un raisonnement stratégique classique. Énergie et monnaie sont intimement liées depuis un demi-siècle.

Tous les pétroles ne se valent pas, celui du Venezuela est particulier ...

Un point technique mérite d'être expliqué, car il éclaire une partie de la logique américaine.

Le pétrole vénézuélien est lourd. Le pétrole de schiste américain, lui, est majoritairement très léger. Or, paradoxalement, une partie importante des raffineries américaines, notamment sur la côte du Golfe du Mexique, a été conçue historiquement pour traiter des bruts lourds et soufrés.

Résultat : les États-Unis produisent énormément de pétrole, mais pas toujours celui qui correspond le mieux à leurs outils industriels. C'est pour cette raison qu'ils ont longtemps importé du pétrole lourd du Venezuela, du Canada ou du Moyen-Orient, tout en exportant une partie de leur pétrole léger.

Dans ce contexte, le pétrole vénézuélien n'est pas seulement abondant. Il est techniquement très compatible avec les infrastructures américaines existantes. Ce détail change beaucoup de choses.

Détour nécessaire : l'Europe, Nord Stream et la réalité des alliances

Il est difficile de parler de stratégie énergétique américaine sans évoquer un épisode récent qui a profondément marqué l'Europe : la destruction des gazoducs Nord Stream.

Peu d'observateurs sérieux doutent encore du fait que cet événement a servi les intérêts stratégiques américains, et que le sabotage a bel et bien été orchestré par Oncle Sam en personne (quitte à nous mettre nous, Européens, dans un très gros pétrin). Donc pendant que les USA s'octroient des réserves de pétrole, ils nous empêchent d'accéder à une énergie bon marché et abondante ... Je voulais encore une fois partager avec vous ce parallèle.

Les États-Unis avaient exprimé à plusieurs reprises leur opposition à Nord Stream, y compris publiquement (le discours se retrouve très facilement). Le président Biden avait lui-même déclaré, bien avant la guerre en Ukraine, que si la Russie envahissait ce pays, Nord Stream deviendrait un problème qui serait « réglé d'une manière ou d'une autre ». On sait désormais comment ...

Le résultat est clair : l'Europe a perdu une source majeure d'énergie bon marché, a vu ses coûts exploser (l'industrie allemande est en train de faire faillite pour cette raison .. ce n'est pas anodin), tandis que les États-Unis ont renforcé leurs exportations de gaz naturel liquéfié vers chez nous (les USA nous coupent le gaz pas cher et nous revende leur gaz à prix d'or ..On est à la limite du bizutage). D'un point de vue strictement économique et géopolitique, l'opération est donc très défavorable à l'Europe et très favorable aux États-Unis. Vous pouvez dire merci à nos "alliés".

Quelles conséquences possibles sur le prix du pétrole et du carburant ?

Dès qu'un pays aussi stratégique que le Venezuela entre dans une zone de basculement politique, le marché pétrolier réagit. Mais cette réaction n'est ni linéaire, ni uniforme, ni forcément durable. Elle dépend de plusieurs temporalités qui se superposent.

À court terme, c'est presque toujours l'incertitude qui domine. Une opération militaire, une instabilité institutionnelle ou un changement de pouvoir brutal génèrent une prime de risque géopolitique. Les acteurs du marché intègrent la possibilité de perturbations logistiques, de sabotages, de grèves ou de décisions politiques imprévisibles. Cette prime de risque tend à pousser les prix du pétrole à la hausse, parfois rapidement, même si la production réelle n'a pas encore bougé d'un baril. Historiquement, ce sont souvent ces phases de tension qui se répercutent le plus vite sur les prix à la pompe.

À moyen terme, la logique peut s'inverser. Si les marchés estiment qu'un changement de régime ouvre la voie à une normalisation des relations internationales, à un allègement des sanctions et à un retour progressif des investissements étrangers, alors ils anticipent une augmentation future de l'offre. Dans ce cas, le simple fait de croire à un retour de barils vénézuéliens sur le marché peut suffire à détendre les prix, bien avant que cette production ne devienne réalité. Le pétrole se traite alors autant sur des attentes que sur des volumes physiques.

Cependant, cette anticipation se heurte à une réalité industrielle souvent sous-estimée. Le pétrole vénézuélien est lourd, complexe à extraire, et les infrastructures du pays ont été largement dégradées au fil des années. Même dans un scénario favorable, la remontée en puissance de la production serait lente, coûteuse et dépendante de capitaux étrangers. Le potentiel est donc immense, mais le délai est long (bien qu'il puisse être raccourci par  la machine de raffinage américaine qui est parfaitement adaptée à ce type de pétrole). Si le marché prend conscience que les barils promis n'arrivent pas aussi vite que prévu, l'effet baissier peut s'essouffler, voire se retourner.

À long terme, tout dépendra de l'équilibre global entre l'offre mondiale, la stratégie de l'OPEP, la demande énergétique, et le contexte géopolitique général. Le Venezuela pourrait redevenir un acteur important, mais il ne bouleversera pas à lui seul l'ensemble du marché pétrolier mondial. Son influence serait progressive, pas brutale.

Du côté du carburant à la pompe, l'effet est encore plus dilué. Le prix payé par l'automobiliste ne dépend pas uniquement du brut. Il intègre les marges de raffinage, la logistique, les coûts de distribution, le taux de change dollar-euro, et surtout la fiscalité, qui représente une part majeure du prix final en Europe. Une baisse du pétrole peut donc mettre du temps à se traduire concrètement, quand elle n'est pas partiellement absorbée par d'autres facteurs.

En revanche, les hausses liées à l'incertitude géopolitique ont tendance à se répercuter beaucoup plus vite. C'est une constante. L'automobiliste paie presque toujours l'instabilité immédiatement, mais bénéficie rarement avec la même rapidité des phases d'optimisme et de la redescente des prix.

Au final, le Venezuela pourrait peser sur l'équation énergétique mondiale, mais davantage comme un facteur de rééquilibrage progressif que comme un déclencheur de chute brutale des prix. À court terme, le risque est plutôt haussier. À moyen terme, la détente reste possible, mais conditionnée à des éléments très concrets. Et à la pompe, comme souvent, les effets seront atténués, différés, et rarement à la hauteur des promesses.

Ce qu'il faut retenir

Le Venezuela n'est pas seulement un sujet politique ou idéologique. C'est un enjeu énergétique et monétaire de premier plan. Les réserves colossales de pétrole, leur nature lourde, leur compatibilité avec les raffineries américaines, et leur rôle potentiel dans le système du pétrodollar en font un levier stratégique majeur.

Derrière les justifications officielles, il est raisonnable de penser que le pétrole reste au cœur du jeu, comme il l'a souvent été par le passé. Et comme toujours, l'automobiliste, lui, subira d'abord les phases d'incertitude avant d'éventuellement profiter d'une détente des prix.

Ce n'est ni du complotisme, ni de l'angélisme.
C'est simplement une lecture économique et géopolitique un peu moins décorée que celle que l'on sert habituellement.


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