
Il faudra un jour que Ferrari clarifie cette affaire. Pas forcément devant un tribunal, mais au moins autour d'une table, avec deux cafés, un traducteur italien-anglais et quelqu'un capable d'expliquer calmement à Jony Ive qu'une voiture n'est pas seulement un iPad auquel on aurait ajouté une assurance tous risques.
Car plus on regarde la Ferrari Luce de dessus, plus un doute s'installe. Et ce doute devient assez difficile à chasser. La Luce ne ressemble pas seulement à une voiture dessinée par un ancien designer d'Apple. Elle ressemble surtout à une tablette Apple qui aurait été prise en otage par un service d'homologation automobile.
L'hypothèse est donc la suivante. Ferrari n'aurait pas demandé à Jony Ive de dessiner une voiture. Ou plutôt si, Ferrari l'aurait demandé, mais Jony Ive ne l'aurait pas compris.
La nuance est importante, car elle peut expliquer beaucoup de choses.

Tout aurait commencé par un brief probablement très chic, avec des mots comme "expérience", "lumière", "interface", "pureté", "nouvelle ère" et "relation sensorielle avec l'objet". Le genre de phrase qui, chez Ferrari, veut dire "dessinez-nous notre première électrique", mais qui, dans l'oreille d'un ancien designer Apple, peut tout à fait vouloir dire "faites-nous une belle tablette à intégrer au tableau de bord" d'une de nos créations.
Et c'est là que le drame, et surtout le quiproquo, commence.
Jony Ive se serait donc mis au travail, persuadé qu'on lui demandait de créer l'écran central ultime d'une Ferrari électrique. Pas la voiture. L'écran. La grande dalle. La belle surface noire qui coûte probablement plus cher qu'une Clio d'occasion, mais qui donne au propriétaire l'impression de piloter quelque chose de très pur, même quand il cherche simplement à régler la ventilation.
Pendant des mois, il aurait donc travaillé sur cette tablette Ferrari. Une surface noire, des bords doux, des coins parfaitement arrondis, une carrosserie autour de l'écran pour faire premium, peut-être même une petite courbure pour rappeler que Maranello n'est pas Cupertino avec du parmesan.
Puis serait arrivé le dernier rendez-vous.
Ferrari découvre la maquette. Silence poli. Quelqu'un tourne autour. Un autre cherche les portières. Un troisième, probablement plus courageux que les autres, finit par demander où se trouve le conducteur.
Jony Ive répond qu'il a prévu une interface très intuitive et un écran Retina de la plus haute qualité qui soit.

Nouveau silence.
C'est là que l'incompréhension devient gênante.
Chez Ferrari, on explique alors que la tablette est magnifique, très pure, très Apple, très tout ce qu'on veut, mais que le projet consistait quand même à produire un véhicule complet, avec des roues, des sièges, des phares, une carte grise et cette petite prétention ancienne consistant à pouvoir se déplacer.
Problème, il est trop tard pour tout refaire.


Il faut donc sauver le projet. On prend la tablette. On l'allonge un peu. On ajoute quatre passages de roues. On tente de différencier l'avant de l'arrière, mais sans trop brutaliser les coins arrondis. On creuse quelques formes pour rappeler que l'air existe encore. On met du noir sur le dessus, car l'écran était déjà là. On conserve les contours doux, car ils avaient été validés par tout le monde et que personne n'a envie de reprendre la réunion depuis le début.
La Ferrari Luce était née.


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